Extrait – Kiss Me Deadly

Couverture de Kiss Me Deadly

Kiss Me Deadly

Fantastique · Vampires · Fin des années 70

Découvrez les premières pages de Kiss Me Deadly, une histoire sombre et électrique ancrée dans les années 1970, où la rencontre de Brian avec Swann, vampire aussi fascinant que dangereux, bouleverse sa vie et l’entraîne dans un monde dont il ignorait tout.


Chapitre 1

De l’autre côté de la cloison, les murs de l’ancienne usine vibraient au rythme des basses. Chaque pulsation traversait le béton, remontait par le plancher et venait battre jusque dans les os de Swann. La foule n’avait encore rien vu de lui, mais elle était là. Il en percevait les mouvements, les voix, les rires trop forts, les verres renversés, les corps déjà pressés les uns contre les autres.

Depuis l’étroit local qui tenait lieu de loge, le vacarme lui parvenait assourdi, presque organique. Le bâtiment semblait respirer.

Il avait imaginé cet endroit ainsi : brutal, inconfortable, vivant. Pas seulement une salle de concert, mais encore moins un club semblable à ceux qui fleurissaient dans Londres avant de disparaître au gré des modes. Il voulait que la musique s’y mêle à la peinture, à la photographie, à tout ce qui pouvait naître de l’imagination des artistes, mais également de la colère, du désir ou du manque. Un refuge pour ceux qui n’en trouvaient nulle part ailleurs.

Peut-être aussi pour lui.

Swann chassa cette pensée d’un rictus.

Devant lui, un miroir piqué de taches renvoyait son visage trop pâle, ses yeux bleu nuit et l’éclat métallique de ses bijoux. Il passa une main dans ses cheveux ébouriffés, rectifia inutilement le col de sa veste, puis observa ses doigts. Ils tremblaient à peine.

Ce n’était pas du trac.

Il ne ressentait pas le trac.

Il était bien trop sûr de son talent pour cela.

Sur la table encombrée de bouteilles, de cendriers et de feuilles couvertes de notes, l’attendait de quoi faire taire le frémissement qui courait sous sa peau. Il contempla un instant la dose, partagé entre le désir de retrouver cette précision artificielle qu’il connaissait trop bien et celui de monter sur scène avec les nerfs à vif.

La foule poussa une clameur.

Swann releva la tête.

Cette fois, il sourit.

Il abandonna le miroir, repoussa le rideau noir qui dissimulait l’accès à la scène et entra dans la lumière.

****

La musique pulsait avant même qu’on ne pousse la porte.

Un son sale, saturé, une vibration continue qui cognait dans la cage thoracique et faisait grincer les dents. À l’intérieur, l’air était lourd, poisseux, saturé de fumées, chargé de sueur, de bière éventée. Des corps se frôlaient, s’entrechoquaient, s’agrippaient parfois, comme si la nuit exigeait un contact permanent pour ne pas s’effondrer.

Les murs exhalaient encore l’odeur du béton brut et de la peinture fraîche. Des câbles couraient le long du plafond, visibles, agressifs, comme des veines mal dissimulées. Les spots projetaient des lumières violentes, rouges, jaunes, vertes ou bleues, découpaient les silhouettes en fragments mouvants accentués par les lampes stroboscopiques. Chaque geste paraissait alors saccadé, décomposé avant de disparaître dans l’ombre.

Les corps n’avançaient plus : ils apparaissaient, disparaissaient, réapparaissaient ailleurs, disloqués par la lumière. Ici, rien n’invitait au confort. On entrait pour lâcher prise, pas pour s’installer.

Brian resta un instant près de l’entrée, désorienté.

Il avait déjà fréquenté des salles de concert, des squats, des caves où la musique se jouait trop fort pour qu’on distingue les paroles. Mais ici, c’était différent. Il y avait quelque chose de plus dense, de plus affamé, une tension sourde qui ne venait pas seulement du son. Il reconnut pourtant, dans ce chaos sonore, des échos familiers : une manière de frapper la batterie trop vite, des accords volontairement bancals, cette rage héritée des groupes londoniens qu’il écoutait sur des cassettes copiées jusqu’à l’usure.

Sur scène, les amplis grésillaient encore.

Puis une silhouette s’avança.

Brian s’immobilisa sans savoir pourquoi. Il n’y eut ni annonce ni salut. Cependant, çà et là, les conversations s’éteignirent, comme si l’espace venait de se resserrer autour de l’homme apparu dans la lumière. Très grand, trop peut-être, mince sans paraître fragile, portant du cuir comme une seconde peau, il gagna le centre de la scène sans accorder le moindre regard au public.

Un rayon violet glissa sur lui, accrocha les chaînes, souligna la pâleur de son torse à demi nu, couvert de tatouages. Sous les spots, ses cheveux humides et indisciplinés se coloraient de reflets changeants sans que Brian puisse en distinguer la teinte véritable.

Quelque chose vacilla en Brian. Pas encore du désir. Pas tout à fait de l’admiration. Plutôt cette certitude étrange, immédiate, qu’il assistait à un moment qu’il n’oublierait pas. Son regard resta accroché à cet inconnu, incapable de s’en détacher, suivant chacun de ses gestes tandis que son cœur s’emballait. Il s’aperçut qu’il retenait sa respiration, comme si le moindre souffle risquait de rompre l’équilibre fragile de l’instant. Une chaleur diffuse lui monta à la poitrine, mêlée à un léger vertige, et il sut qu’il venait de franchir un seuil, sans encore comprendre lequel.

Swann saisit le micro. Ses doigts longs et nerveux se firent presque caressants, comme s’il tenait un objet précieux plutôt qu’un simple morceau de métal. Il le porta à sa bouche sans se presser. Un sourire étira brièvement ses lèvres, pas un sourire de séduction, non. Brian y vit celui d’un prédateur certain que sa proie ne s’enfuirait pas.

Quand il chanta, la salle explosa.

La voix de Swann n’était pas belle au sens classique.
Grave, profonde, chargée d’une violence contenue, elle pouvait descendre très bas, puis remonter brutalement, sans prévenir. Le son des guitares lacéra l’espace. La batterie martela un rythme primitif. Le pogo se forma presque de lui-même : un chaos ordonné où les corps s’entrechoquaient sans retenue.

Brian semblait statufié à quelques pas de l’entrée, bousculé par les nouveaux arrivants qui se pressaient derrière lui sans qu’il réagisse. Des épaules le heurtaient, des coudes le frôlaient, mais il n’était déjà plus vraiment présent à ce qui l’entourait. Incapable d’avancer, il resserra les doigts sur son blouson tandis que son souffle se faisait plus court.

Sur scène, Swann régnait. Malgré son apparente désinvolture, ses gestes conservaient une précision troublante. Il se cambrait, se pliait, arpentait la scène comme un territoire conquis. Par moments, il fermait les yeux, renversait la tête et offrait sa gorge, comme s’il chantait autant pour lui-même que pour les autres.

Le public hurlait.

Certains tendaient les bras, d’autres se contentaient de regarder, bouche entrouverte, yeux brillants. Une fille pleurait sans s’en apercevoir. Un type riait nerveusement. Personne ne restait indemne.

Brian éprouva la sensation que quelque chose cédait en lui.

Il aurait été incapable de dire quoi.

Il savait seulement qu’il n’avait jamais rien vu de tel. Pas un concert. Pas un homme. Une présence.

Le chanteur fit glisser le micro le long de son torse, puis le ramena par instant contre ses lèvres avec une sensualité presque indécente. Brian détourna les yeux – un réflexe, quasiment une fuite -, mais y revint aussitôt. C’était obscène. Et pourtant, impossible à ignorer.

La chanson s’acheva dans un fracas de cymbales et de cris.
Swann demeura immobile quelques instants, haletant, le regard perdu quelque part au-dessus de la foule. Puis il sourit de nouveau, un sourire fatigué cette fois, déjà ailleurs, et sauta de la scène.

La masse se referma sur lui. Pendant quelques secondes, Brian le perdit complètement de vue.

Une main lui frôla le bras, un corps le heurta. Il ne réagit pas. Il cherchait Swann, ne l’apercevant plus que par fragments : une épaule, une mèche de cheveux, l’éclair d’un rire bref et sans chaleur.

Autour de lui, la nuit continuait de pulser.

Avide.


Vous venez de lire un extrait de Kiss Me Deadly.
© Nathy Lyall – Tous droits réservés. Toute reproduction ou diffusion sans autorisation est interdite.

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